Elève de Léon Gérôme et Alexandre Cabanel, Dagnan-Bouveret participe à son premier Salon en 1875. Dans les premières années de sa carrière, il s’exerce à une peinture de genre non dénuée d’humour. Sous l’influence de Julien Bastien-Lepage, il devient un des chefs du mouvement naturaliste qui alors s’internationalise. Après la mort de son maître, il s’oriente vers une peinture aux intonations plus poétiques et mystiques, voire symbolistes, notamment dans la représentation de scènes bretonnes, telles que Le Pardon en 1886. Plutôt que de se contenter de la sincérité d’une vision directe, il la dépasse et tente d’y ajouter une part de sentiment élevé. Pourtant, c’est en tant que portraitiste qu’il est adulé par l’aristocratie parisienne. Maintes fois distingué lors des salons, il est promu officier de la Légion d’honneur en 1900.
Notre dessin est l’esquisse du tableau intitulé Dans La Forêt, représentatif des expériences picturales de Dagnan-Bouveret à cette époque. Ce grand tableau est présenté au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts de 1893 avec un autre célèbre tableau du peintre, Dans la prairie. Néanmoins, l’iconographie de Dans la Forêt est inhabituelle dans l’œuvre de l’artiste : il associe à la scène de genre paysanne un instant de grâce musicale qui absorbe l’assemblée, pénétrée et transportée, comme le suggère l’attitude de certains personnages. Ainsi, il transcende le caractère a priori anecdotique de la scène. Lors de l’exposition au Salon de 1893, un des chefs de file du symbolisme, Ary Renan, très impressionné par le tableau, le compare aux écrits de George Sand par l’ambiance qu’il dégage. Dagnan-Bouveret semble alors s’être écarté des penchants très naturalistes qui caractérise le début de sa carrière, sans les renier, mais en les digérant à la lumière du symbolisme. Ce tableau illustre le profond moment de crise qu’il ressent dans ces années préférant « dépeindre des expériences religieuses transcendantales, rattachant ses toiles à celles des préraphaélites et du symbolisme international ». Par sa composition et sa technique, notamment, le mélange improbable de toutes les matières dont il peut disposer, notre esquisse, véritable pensée aboutie du tableau final, rend parfaitement l’atmosphère presqu’irréelle de la scène.
Cette œuvre est dédicacée à Constant Coquelin (1841-1909), dit Coquelin l’Aîné, grand acteur comique de son époque qui s’est distingué, entre autres, dans la création du personnage de Cyrano de Bergerac sur scène en 1897. Le tableau Dans la Prairie, exposé en même temps, avait d’ailleurs été commandé par ce même Coquelin. La présence d’une dédicace montre l’importance qu’accordait le peintre lui-même à cette œuvre préparatoire.
1/ G. P. Weisberg, « Emile Friant et Victor prouvé : entre naturalisme et symbolisme », in Peinture et art nouveau. L’Ecole de Nancy, cat.exp., musée des Beaux-Arts, Nancy, 1999, p. 40- 90, p. 42.
2/ Voir Une Noce chez le photographe, 1879, huile sur toile, 85 x 122 cm, musée des Beaux-Arts, Lyon (Guide Musée des Beaux-Arts Lyon, Paris, 2002, repr. en couleur p. 222).
3/ Voir notice 2, Le Novice d’Eugène Burnand, peintre Suisse.
4/ Huile sur toile, 96 x 91 cm, collection particulière (op. cit., repr. en couleur fig. 110 p.100).
Exposition :
Tate Modern Gallery, Londres, 1926-1927, à l’occasion de l’ouverture de la section des peintures modernes étrangères.
Œuvres en rapport :
- Dans La Forêt, 1892, huile sur toile, 155 x 125 cm, musée des Beaux-Arts, Nancy, dépôt du musée d’Orsay
- Le violoneux, 1892, dessin préparatoire, mine de plomb, sanguine, rehauts de craie, 28,5 x 18 cm, musée Magnin, Dijon
Oeuvre présentée:
Dans la forêt
Esquisse préparatoire pour "Dans la forêt"
Fusain, pastel, gouache, aquarelle et huile sur papier
48 x 39 cm
Signée et dédicacée en bas à droite : A C Coquelin Paj Dagnan
1892