BURNAND Eugene


Eugène BURNAND
(Moudon 1850 - Paris 1921)

Illustrateur suisse, peintre protestant, théoricien de l’art religieux, Burnand accomplit sa vie entre la France, l’Italie et sa patrie d’origine. Elève de Barthélémy Menn à Genève en même temps que le célèbre peintre symboliste Ferdinand Hodler, il se rend à Paris et travaille auprès de Léon Gérôme à l’Ecole des Beaux-Arts dès 1872. Il se lie alors aux représentants du mouvement naturaliste, P.-A.-J. Dagnan-Bouveret et J. Bastien-Lepage. Au cours de ses nombreux voyages en Italie, notamment à Florence, il est ébloui par l’art religieux, en particulier celui de Fra Angelico au couvent San Marco. Le peintre florentin incarne son idéal d’artiste-religieux faisant l’unanimité parmi les catholiques et les protestants. A la fin du XIXe siècle, Eugène Burnand est la personnalité artistique suisse la plus décorée et la plus célèbre en Suisse et à l’étranger avec Hodler . Connu pour ses panoramas, ses scènes rurales dans la lignée de J.-F. Millet qu’il découvre à Paris en 1875, mais aussi ses scènes d’histoire médiévale au format héroïque, ses compositions religieuses illustrent peut-être avec le plus de justesse les aspirations de Burnand : en effet, dans les années 1890, son art explore la manière de servir au mieux son sentiment religieux ; la peinture est « une force qui (…) [lui] fait entrevoir l’idéal, une étincelle sacrée » . Ainsi, il place le sujet religieux au centre de ses préoccupations au détriment de sa position très établie (il participe alors à tous les Salons parisiens) et du confort matériel que lui confère l’exercice des genres animalier et paysager. Pour lui, « un réveil artistique et fécond ne peut surgir que d’une rénovation religieuse et morale » : le salut pour l’artiste et l’art moderne se trouve dans la Religion. Comme le suggère le protestantisme, la rédemption est possible à travers la création artistique. Il s’agit alors de faire fusionner le regard esthétique et le regard religieux.

Notre tableau, daté de 1896 selon le Liber Veritatis de l’artiste, préfigure sa célèbre composition, Les Disciples (Pierre et Jean courant au sépulcre le matin de la Résurrection) , grand succès au Salon de 1898, acquis « à l’unanimité » par l’Etat français pour le musée du Luxembourg et largement reproduit à son époque. Les deux tableaux présentent à la fois la même simplicité des personnages, issus du peuple, le cadrage à mi-corps, l’arrière-plan naturel mais aussi la projection des regards dans un champ de vision qui ne peut que nous échapper. En effet, si trois formes de piété fascinent Burnand, la prédication, la prière, la vocation, notre tableau illustre justement cette dernière (dans son sens littéral : être appelé) : le regard du novice, porté au delà du tableau et du spectateur, semble répondre à un appel qui vient de Dieu. En effet, le novice est celui qui a pris nouvellement l’habit religieux et s’éprouve avant de faire profession. Ici, le peintre saisit le moment de son engagement spirituel définitif répondant à cette vocation. De la même manière, les disciples répondent à l’appel du miracle du tombeau vide.

Notre tableau prend place dans le décor du château de Fonfroide-Le-Haut situé sur les hauteurs de Montpellier où Burnand s’installe avec sa famille en 1895 et qui devient rapidement le centre d’une communauté spirituelle. Pour lui, le cadre naturel de cette maison, « un temple dans le Paradis de Dieu » , aux allures bibliques va devenir le lieu idéal de toutes les paraboles qu’il met alors en images. Ainsi l’arcade aux allures conventuelles et les pins qui occupent l’arrière-plan du Novice sont visibles dans d’autres compositions religieuses de cette époque, notamment Le Retour de l’enfant Prodigue ou L’Invitation au Festin . La présence de la nature n’est jamais anodine dans l’œuvre de Burnand : fidèle à la tradition de l’histoire du paysage qui lui octroie toujours un supplément d’âme ou une valeur symbolique, Burnand charge le paysage de signification méditative, rappelant le caractère intemporel et universel de la Vocation et de la Présence de Dieu.

Souvent décrit comme représentant consciencieux de la peinture naturaliste, par opposition à son compatriote symboliste Hodler, Burnand dévoile, pourtant, par son oeuvre religieuse, une personnalité artistique plus complexe, qui tente de dépasser l’opposition manichéenne et réductrice entre naturalisme et symbolisme. Notre tableau témoigne bien de sa volonté de dépasser le genre rural et le paysage afin qu’ils servent à incarner une vérité supérieure. Ainsi, le peintre est davantage celui qui s’essaie dans la représentation de la vision plutôt que de la réalité.

 

1/ Restitué dans Eugène Burnand, peintre naturaliste, P. Kaenel, cat. exp., Lausanne, 2004, pp. 229-234.
Voir notice n° 1.
2/ Pour exemple, il est membre du jury d’admission pour la section internationale de l’Exposition Universelle à Paris en 1900, à l’occasion de laquelle il est récompensé d’une médaille d’or première classe pour l’ensemble de son œuvre.
3/ Voir La fuite de Charles le Téméraire, 1894-1895, huile sur toile, 318 x 538,5 cm, musée Eugène Burnand, Moudon (dépôt de l’office fédéral de la culture, Berne) (op. cit., repr. en couleur n° 93 p. 88).
4/Extrait du journal d’E. Burnand (op. cit., p. 21).
5/ A. Michel, « L’art et le protestantisme », La Foi et la Vie, 15 février 1898, p. 51 cité par Kaenel (op. cit., p. 106).
Huile sur toile, 81 x 141 cm, musée d’Orsay, Paris, exposée au Salon National des Beaux-Arts, 1898, n° 209.

Le Novice, 1896
Huile sur toile
57 x 94 cm
Signée en bas à droite : EUG. BURNAND
Numéro 105 du catalogue de l’artiste