KALMAKOV Nicolai


Nicolaï Kalmakov
(Nervi 1873-Chelles 1955)

Né d’un père russe et d’une mère italienne, Nicolaï Kalmakov rejoignit sa patrie d’origine où il demeura jusqu’à la révolution russe. Elève de la prestigieuse Ecole Impériale de Droit de Saint-Pétersbourg, il renonça brusquement à une destinée toute tracée et repartit en Italie où, en autodidacte, il apprit la peinture fréquentant aussi assidûment les hôpitaux afin de parfaire sa connaissance de l’anatomie humaine. De retour à Saint-Pétersbourg, il s’intéressa vivement aux décors de théâtre. C’est grâce au scandale de son premier décor (1909) qu’il acquit sa notoriété : l’immense sexe féminin conçu pour Salomé d’Oscar Wilde, mis en scène par Evreinoff, faisait écho aux illustrations dérangeantes d’Aubry Beardsley (1894) et entraîna la suspension de toutes les représentations.

Malgré sa participation au groupe « Mir Iskousstva », aux côtés de Diaghilev, Léon Bakst et Alexandre Benois, qui exprimait la volonté d’échapper aux conceptions académiques, il s’isola de plus en plus. Fuyant la Révolution russe et abandonnant femme et enfant qu’il ne reverrait jamais, il quitta son pays et, après diverses étapes dans les marches de l’Empire, vint se fixer en France en 1924 où sa peinture se tourna davantage vers un Académisme teinté de surréalisme. Méconnu, associable et misérable, il mourut à Chelles dans une grande indifférence avant d’être redécouvert dans les années 1960.

Notre tableau est à replacer dans cette période transitoire de son arrivée en France, mais, par maints aspects, il se rattache essentiellement à la production qui suit sa fuite de Saint-Pétersbourg en 1917. D’une part, la ligne sinueuse et l’usage de la transparence permettent de le rapprocher des Deux femmes et un cerf1, d’autre part, l’obsession de soi apparaît dans la figure d’Adonis qui n’est autre qu’un autoportrait. Kalmakov devait sans doute à son amour du monde du théâtre son amour du costume et de la transformation. Cet intérêt est à rapprocher de l’Esthétisme, concept wildien qui vise autant à une attitude (excentrique, décalée) qu’à une vision de l’art et de la vie dédiés à la beauté et au plaisir. Nous retrouvons Kalmakov dans d’autres portraits : le Jean-Baptiste2, le Narcisse3 sont autant d’exercices à thème mythologique ou biblique qui lui permettent de se représenter travesti, muni d’une perruque qu’il aimait arborer même dans le vie quotidienne. Adonis4, dieu de la végétation, était le fils des amours incestueuses de Myrrha et de son propre père Cinyras. Doté d’une grande beauté, il dut partager ses faveurs entre Perséphone et Aphrodite. Il mourut tué par un sanglier, forme revêtue par Arès pour se venger de sa jalousie à l’égard d’Aphrodite. Ici, Adonis est représenté mort et auréolé.



Cette auréole qui introduit un élément chrétien dans une iconographie païenne est très révélatrice de la personnalité double, paradoxale et torturée du peintre : d’une part, il semble qu’il ait toujours été fasciné par le diable qu’il invoquait déjà étant enfant ; d’autre part, adepte de la secte russe des Skoptzy (« Castrats »), il préconisait aussi la nécessité de la pureté et de l’ascèse. Cette secte, créée en 1757 par André Ivanov, était une branche dérivée de la secte des Khlysty (« Flagellants »), à laquelle appartenait Raspoutine.

Elle proclamait que la réincarnation du Christ peut se faire dans n’importe quel corps, le corps est en effet honni, seule compte l’âme. L’aboutissement et l’application les plus extrêmes des pratiques des Skoptzy afin de parvenir à la pureté étaient la castration des testicules puis du pénis, enfin des tétons et parfois l’ablation des muscles de la poitrine, ainsi il était aisé de se détourner de tous les péchés de la chair. Ces pratiques ne concernaient qu’un petit nombre d’adeptes fanatiques, cependant la représentation de l’homme dans la peinture de Kalmakov tend vers cette ambiguïté sexuelle liée à la castration. Adonis rappelle l’Autoportrait en Jean-Baptiste qui hésite entre féminin et masculin : la finesse des traits, l’abondante chevelure, le pubis ambivalent. Ainsi, rassasiant tous ses désirs narcissiques, Kalmakov se serait représenté à la fois en Christ, figure parfaite, pure et sacrifiée, comme visité par les femmes au tombeau, et en Adonis, figure sacrifiée elle aussi et beauté mythique. Cette assimilation va dans le sens de l’inscription au verso du panneau qui désigne le tableau sous deux titres, l’un chrétien, l’autre mythologique.


Il existe une autre version sur huile5, technique plus rare dans l’œuvre de Kalmakov qui lui préférait l’aquarelle gouachée, manière qui le contraignait à de nombreux repeints jusqu’à l’obtention de la teinte exacte. Cette seconde version a été exposée au Musée-Galerie Seita en 1986, à l’occasion d’une rétrospective de l’œuvre de Kalmakov.


1 Huile, 44 x 57 cm, Bâle, collection particulière, 1925 (Kalmakoff, l’ange de l’abîme (1873-1955) et les peintres de la Mir Iskousstva, cat. exp., musée-galerie de la Seita, Paris, 1986, repr. en couleur p. 72)
2 Huile sur carton, 69 x 62 cm, collection particulière, 1921 (op. cit., repr.en couleur p. 25)
3 Huile, 41 x 56 cm, collection particulière, 1922 (op. cit., repr. en couleur p. 58)
4 La source antique fréquemment utilisée est Ovide, Les Métamorphoses, X, 345.
5 La Mort d’Adonis, huile, 44 x 70 cm, ancienne collection Georges Martin du Nord ((Kalmakov, l'ange de l'abîme (1873-1955) et les peintres de la Mir Iskousstva, cat.exp., musée-galerie de la Seita, Paris, 1986, repr. couleur, pp. 56-57)

 

Oeuvre présentée:
"La Mort d’Adonis"
Aquarelle et gouache
46 x 72 cm
Monogrammé et daté en bas à droite : 1926
Encadrement d’origine
Inscription au verso : Pieta (la mort d’Adonis) par Nicolaï de Kalmakof, Paris Juillet 1926

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