Artiste prolixe, mondain et infatigable, Félicien Rops fut graveur, dessinateur et peintre. Il fut aussi une figure déterminante autant dans le monde satirico-politique belge qu’il ne cessa d’illustrer que dans le monde symboliste des cercles littéraires français dont il mit en forme les angoisses et les visions. Si ce sont ses œuvres de graveur et illustrateur qui lui assurèrent alors sa célébrité, notamment en France, dès la fin des années 1860, son œuvre de peintre et dessinateur reste plus confidentielle.
Notre composition témoigne bien des thèmes chers à Rops que l’on retrouve dans son œuvre de graveur, notamment dans ses illustrations des Diaboliques de Barbey d’Aurevilly (1879) ou Les Sataniques (1882) : la femme omniprésente est à nouveau représentée ici comme abandonnée aux forces maléfiques du démon. A Joséphin Péladan (1859-1918), Rops aurait dit en effet : « L’homme est possédé de la femme; la femme est possédée du démon ». Sans céder au style quelquefois outrancier de cette iconographie où l’érotisme parfois bascule dans la pornographie comme dans ses nombreuses gravures, notre dessin suggère clairement cette aliénation de la femme moderne aux pulsions de désir et de mort. En cela, il illustre parfaitement certaines visions de l’époque dont Charles Baudelaire1 et Théophile Gautier sont les initiateurs. La femme moderne, dont une des illustrations les plus connues dans l’œuvre de Rops est La buveuse d’absinthe2 est la femme des bas-fonds et de la misère, du « chaos des vivantes cités ».
Notre dessin illustre une autre spécificité de Rops : sa technique mixte et volontairement complexe dont il disait, dans une lettre adressée à Armand Rassenfosse (1862-1934) en 1891 : « Tout procédé divulgué est perdu : il devient banal et inutile pour son auteur. » La présence de matières qui semblent se mêler sans plus se distinguer, l’emploi de ce papier Pelée (du nom de son inventeur, il s’agit d’une feuille épaisse blanchie comme un faux parchemin), dont il fit un usage si personnel et qui lui est tant attaché, la sobriété des couleurs, sont autant d’éléments qui donnent à notre dessin ce climat aussi morbide qu’intime.
Par sa composition, par ses couleurs et par sa technique, notre œuvre est proche d’un autre dessin de Rops aux dimensions similaires, Le Bibliothécaire3, ce qui nous autorise à donner une datation autour des années 1878-1888.
1 Voir pour exemple, le poème « A une mendiante rousse », LXXXVIII, Les Fleurs du Mal, 1861. Au sujet de la relation entre Rops et Baudelaire, consulter l’article de F.-C. Legrand paru dans la Gazette des Beaux-Arts, décembre 1986, pp. 191-200, « Rops et Baudelaire ».
2 Aquarelle et gouache, 41,8 x 28,2 cm, 1876, Bruxelles, Bibliothèque royale Albert Ier (Le cabinet de dessins, Rops, M. Draguet, Paris, 1998, repr. en couleur, p. 33).
3 Crayon de couleur, gouache, pierre noire sur papier Pelée, 22 x 14 cm, Namur, collection Babut du Marès (op. cit., repr. en couleur, p. 53)
oeuvre présentée:
"Le Songe"
Crayon de couleur, gouache, pierre noire sur papier
19 x 13,5 cm
Monogrammé en bas à droite 1878-1880
Encadrement d’origine